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Société & IA

Le virus dans notre tête est peut-être informatique

L'économie de l'attention, ce que les écrans font à notre dopamine, et pourquoi protéger son attention est aussi une manière de protéger sa vie intérieure.

28 août 202611 min de lecture
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Il y a quelques années, quand on parlait d'un virus informatique, on imaginait quelque chose qui entrait dans un ordinateur, s'installait discrètement et commençait à modifier son fonctionnement. Aujourd'hui, j'ai parfois l'impression que le véritable virus informatique ne se trouve plus seulement dans nos machines. Il passe par elles.

Réseaux sociaux. Notifications. Vidéos courtes. Fils d'actualité infinis. Messages. YouTube. TikTok. Instagram. Actualités. Jeux. Et désormais intelligence artificielle. Toujours quelque chose à regarder. Quelque chose à apprendre. Quelque chose auquel répondre. Quelque chose que nous pourrions rater. Je pourrais d'ailleurs continuer cette liste pendant longtemps. Mais vous avez compris l'idée.

Le problème n'est évidemment pas Internet. Ni les réseaux sociaux. Ni l'intelligence artificielle. J'utilise moi-même énormément les outils numériques. Le problème commence peut-être lorsque l'outil cesse progressivement d'attendre que nous l'utilisions et commence à solliciter activement notre attention. Et ça change énormément de choses.

Pendant longtemps, l'information était rare

Nous oublions à quel point notre rapport à la connaissance s'est transformé. Pendant une grande partie de l'histoire humaine, accéder à une information pouvait être extrêmement compliqué : il fallait rencontrer la bonne personne, trouver un livre, accéder à une bibliothèque, étudier pendant des années, écrire à quelqu'un, voyager parfois.

Aujourd'hui, une immense partie de la connaissance humaine est accessible depuis un objet que nous avons dans notre poche. Vous voulez comprendre la philosophie de Spinoza ? Quelques secondes. Apprendre les bases de l'astronomie ? Quelques secondes. Regarder une conférence d'un chercheur situé de l'autre côté de la planète ? Quelques secondes. Comprendre comment fonctionne votre chaudière ? Probablement quelques secondes également, à condition de trouver la bonne vidéo entre deux publicités.

Et avec l'intelligence artificielle, une nouvelle étape vient encore d'être franchie. Il ne suffit même plus forcément de chercher l'information : nous pouvons dialoguer avec elle. La question n'est donc progressivement plus : « comment accéder à la connaissance ? » Mais : « à quoi vais-je décider de consacrer mon attention ? » Et c'est probablement l'une des grandes questions de notre époque.

Lorsque l'information devient abondante, l'attention devient rare

C'est le principe de ce qu'on appelle l'économie de l'attention. Une journée possède toujours vingt-quatre heures. Votre cerveau n'en possède pas davantage parce qu'Internet contient plusieurs milliards de pages. Votre capacité à regarder, écouter, réfléchir, choisir et vous concentrer reste limitée. Et cette ressource limitée a énormément de valeur.

Votre attention. Parce que là où votre attention va, votre temps va. Et là où votre temps va, une partie de votre vie va avec. C'est assez vertigineux lorsqu'on y pense.

Le produit, parfois, c'est votre regard

Beaucoup de plateformes sont gratuites. Enfin — gratuites financièrement. Parce que dans de nombreux modèles économiques numériques, quelque chose possède tout de même une grande valeur : le temps que vous passez dessus.

Quelques secondes de plus. Puis quelques minutes. Puis encore une vidéo. Puis une autre. Vous étiez venu regarder un message. Vingt-cinq minutes plus tard, vous connaissez la méthode de cuisson d'un steak japonais, le divorce d'un acteur que vous ne connaissiez pas ce matin et les cinq signes qui prouveraient que vous êtes probablement un « empathe hypersensible ». Et vous ne savez absolument plus pourquoi vous aviez sorti votre téléphone. Ça arrive. À moi aussi.

Le génie du scroll infini

Imaginez un journal qui n'aurait jamais de dernière page. Voilà à peu près ce que nous avons construit. Autrefois, une activité possédait souvent une fin naturelle : un épisode se terminait, un journal avait une dernière page, un livre avait un dernier chapitre, une conversation se terminait parce qu'il fallait rentrer chez soi.

Avec le fil infini, il n'existe plus forcément de moment naturel où quelque chose nous dit : « c'est terminé. » Il faut donc que nous décidions nous-mêmes de nous arrêter. Et cela demande beaucoup plus d'énergie mentale. Encore une vidéo. Encore une publication. Encore un commentaire. Encore une actualité. Encore une réponse. Et le fameux : « allez, juste cinq minutes. » Les cinq minutes numériques possèdent parfois une conception assez personnelle du temps.

Nous entraînons aussi les algorithmes

On dit souvent : « l'algorithme me propose toujours ça. » C'est vrai. Mais il manque une moitié de la phrase. L'algorithme apprend aussi énormément de ce que nous faisons. Nous regardons. Nous cliquons. Nous restons quelques secondes de plus. Nous partageons. Nous commentons. Nous revenons.

Et peu à peu, une boucle se construit. L'algorithme nous propose ce qui capte notre attention. Nous lui donnons notre attention. Il comprend que cela fonctionne. Il nous en propose davantage. Et nous finissons parfois par croire que ce que notre écran nous montre correspond au monde réel. Alors qu'il correspond surtout à un monde sélectionné pour nous retenir. Ce n'est pas exactement la même chose.

Et désormais l'intelligence artificielle arrive dans la boucle

L'intelligence artificielle est probablement l'un des outils qui me fascinent le plus. Je l'utilise beaucoup. Elle peut aider à apprendre, écrire, chercher, organiser, créer, comprendre, confronter des idées, explorer des connaissances auxquelles nous n'aurions peut-être jamais accédé autrement. Mais exactement comme tous les outils extrêmement puissants, elle pose une question : « qu'est-ce que nous voulons en faire ? »

Parce qu'elle peut aussi remplir tous les espaces vides. Une question nous traverse ? IA. Une décision ? IA. Une émotion ? IA. Un message à écrire ? IA. Une idée à avoir ? IA. Un moment d'ennui ? Téléphone. Il existe alors un risque assez étrange : avoir accès à davantage d'intelligence extérieure tout en sollicitant de moins en moins notre propre espace intérieur — c'est une question que je développe plus largement ici.

Il faut parfois laisser une question sans réponse pendant quelques heures

C'est une expérience devenue presque inhabituelle. Ne pas savoir. Se promener avec une question. La laisser travailler. En discuter avec quelqu'un. Changer d'avis. Dormir dessus. Regarder par la fenêtre. Marcher. Attendre.

Nous pouvons désormais obtenir une réponse presque immédiatement à une quantité extraordinaire de questions. Mais obtenir rapidement une réponse n'est pas toujours la même chose que penser. Et parfois, quelque chose d'important apparaît précisément dans ce petit espace où personne ne nous répond immédiatement.

Notre attention façonne aussi notre monde intérieur

Imaginez deux personnes. La première passe chaque jour plusieurs heures à regarder principalement des contenus anxiogènes : crises, guerres, violence, polémiques, effondrement économique, maladies, conflits politiques, scandales. La seconde s'informe également, mais passe aussi du temps dehors, parle à des gens, lit, jardine, cuisine, voit ses amis et regarde volontairement autre chose.

Elles vivent objectivement dans le même monde. Mais leur expérience subjective du monde peut devenir radicalement différente. Ce que nous regardons régulièrement finit par participer à ce que notre cerveau considère comme important — et peut-être même comme normal. C'est pourquoi protéger son attention ne consiste pas simplement à devenir plus productif. Il s'agit aussi de protéger une partie de notre vie psychique.

Le virus n'est pas l'écran

Je ne voudrais surtout pas tomber dans le discours : « les écrans sont mauvais. » Ce serait beaucoup trop simple. Une visioconférence peut permettre une véritable rencontre avec quelqu'un vivant à 500 kilomètres. Un message peut maintenir un lien. Un jeu vidéo peut être un formidable espace de plaisir et de relation. Une communauté en ligne peut sauver quelqu'un de l'isolement. Une vidéo peut transformer notre compréhension d'un sujet. Une intelligence artificielle peut devenir un extraordinaire outil d'apprentissage.

Ce ne sont pas les pixels le problème. La question est plutôt : « est-ce que j'utilise encore l'outil, ou est-ce que je me retrouve à l'utiliser automatiquement ? »

Un petit test extrêmement simple

Prenez votre téléphone. Enfin non — vous l'avez probablement déjà dans la main puisque vous lisez ceci. Posez-vous simplement cette question : « est-ce que j'avais décidé de faire ce que je suis en train de faire ? »

C'est tout. Vous vouliez lire cet article ? Parfait. Vous aviez décidé d'aller sur Instagram pendant dix minutes ? Très bien. Vous vouliez regarder un épisode ? Aucun problème. Le sujet n'est pas la culpabilité. Le sujet est l'intention. Parce qu'il existe une énorme différence entre « je décide de regarder quelque chose pendant trente minutes » et « je relève la tête trente minutes plus tard sans savoir pourquoi je suis encore là. »

Moi aussi, j'y fais attention

Je passe beaucoup de temps devant des écrans. Cela fait partie de mon travail. Cela fait partie de mes loisirs. Cela fait partie de ma manière de créer. Et l'arrivée de l'intelligence artificielle ne va certainement pas arranger les choses.

Alors j'essaie personnellement d'être attentif à mon temps d'écran. Et je vais être clair : c'est un vrai défi. Je n'ai pas découvert une technique secrète permettant de devenir instantanément un moine numérique capable de regarder son téléphone trois minutes par semaine. Je fais attention. Je me fais parfois avoir. Je corrige. Puis je recommence. Finalement, comme beaucoup de choses dans Vivre-Soi : il ne s'agit pas de rechercher une maîtrise parfaite. Il s'agit de devenir progressivement plus conscient de ce que nous sommes en train de faire.

Parce qu'au bout du compte, ce qui m'intéresse, ce sont les gens

C'est probablement aussi pour cette raison que je passe beaucoup de temps avec des personnes. Physiquement lorsque c'est possible : autour d'un café, lors d'un repas, pendant une séance, dans un groupe, à la maison, en marchant. Et parfois en visioconférence — parce qu'une visioconférence reste un écran, certes, mais derrière cet écran, il y a quelqu'un. Et pour moi, c'est une différence essentielle.

Je ne cherche pas tellement à supprimer la technologie de ma vie. Je cherche plutôt à me demander : « est-ce que cette technologie me rapproche du vivant, ou est-ce qu'elle est simplement en train d'occuper mon temps ? »

Ici, vous ne trouverez probablement pas cinquante vidéos de sept secondes

Il faut accepter que ce soit mauvais pour certains algorithmes. Je préfère parfois écrire un texte un peu long. Qui demande cinq minutes. Peut-être dix. Avec des phrases qui dépassent huit mots. Oui, je sais, c'est assez radical. Mais je crois encore que certaines idées demandent du temps, que certaines questions méritent qu'on s'arrête, et que notre cerveau mérite parfois mieux qu'une succession infinie de stimuli destinés à gagner la bataille des trois prochaines secondes.

Et maintenant, voici la partie parfaitement contradictoire de cet article

Je vais vous demander d'alimenter un algorithme. Oui. Après tout ce que vous venez de lire. Mais volontairement. Parce que les algorithmes ne sont pas nécessairement nos ennemis : ils amplifient aussi ce que nous choisissons de leur donner.

Alors si cet article vous semble utile, vous pouvez l'aimer, le partager, l'envoyer à quelqu'un. Écrire simplement : « je trouve cette démarche intéressante », ou quelques mots sur ce que quelque chose lu ici vous a fait réfléchir. Cela prend probablement deux minutes. Et ces deux minutes disent à un système informatique : « ceci mérite peut-être d'être montré à quelqu'un d'autre. »

Et vous pouvez aussi utiliser le plus vieux réseau social du monde

Parlez-en à quelqu'un. Pour de vrai. À table. Au travail. En vous promenant. À votre conjoint. À un ami. À quelqu'un que vous aimez. Dites simplement : « j'ai lu un truc qui m'a fait réfléchir aujourd'hui. » Puis rangez éventuellement votre téléphone.

Parce que le réseau humain possède encore quelques fonctionnalités intéressantes. Le regard. Le silence. Les gestes. L'imprévu. Le désaccord. Le rire. La présence. Et bizarrement, aucune mise à jour n'est nécessaire pour les utiliser.

Votre attention est une forme de vote

Chaque clic est minuscule. Chaque minute aussi. Mais accumulés par des millions de personnes, ils déterminent énormément de choses : ce qui devient visible, ce qui devient rentable, ce qui sera produit demain, ce qui disparaîtra.

Nous pouvons donc subir totalement l'économie de l'attention. Ou commencer modestement à nous demander : « qu'est-ce que j'ai envie d'encourager ? » Pas seulement « qu'est-ce que j'aime ? » Mais : « à quoi est-ce que je veux donner de la force ? » C'est une question légèrement différente.

Et si c'était votre petite contribution du jour ?

Vivre-Soi n'a pas vocation à devenir une machine à produire du contenu pour nourrir les réseaux sociaux. L'idée est plutôt de transmettre, de faire réfléchir, de créer des rencontres, de mettre en circulation certaines questions sur la psychologie, la conscience, la philosophie, la relation à soi et aux autres.

Alors si quelque chose ici vous parle, vous pouvez simplement contribuer à le faire circuler. Pas nécessairement en donnant de l'argent. Pas en achetant quelque chose. Peut-être juste avec un clic, un partage, une phrase, un avis, une conversation. Une petite action consciente dans une immense machine automatique.

Et si vous ne faites rien de tout cela ? C'est très bien aussi. Fermez cette page. Posez votre téléphone. Allez marcher dix minutes. Appelez quelqu'un que vous n'avez pas entendu depuis longtemps. Asseyez-vous dehors. Regardez le ciel. Ou ne faites absolument rien.

Parce qu'au fond, la véritable ambition de Vivre-Soi n'est pas de capturer davantage votre attention. C'est peut-être exactement l'inverse : vous aider à décider à nouveau de ce que vous voulez en faire.

Vous voulez continuer à explorer ce sujet ?

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Écrit par Benjamin Gaillon — thérapeute existentiel et praticien en Sophiathérapie, également directeur des systèmes d'information et de l'organisation d'une fondation, ancien CTO.Qui je suis.

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